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IN MEMORIUM

Cécile Desury

Cécile Desury
1942 - 2005

Généralités sur la famille Desury

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  • Galerie de portraits
  • Terre-Neuvas

Collection de pièces inédites ou peu connues, concernant l'histoire, l'archéologie et la littérature de l'ancienne province de Bretagne, recueillies et publiées par Charles LE MAOUT, imprimeur à Saint-Brieuc.

Tome Deuxième

Saint-Brieuc - Imprimerie de Charles LE MAOUT - 1851

Notice sur la navigation et la pêche de la morue, à la côte de l'île de Terre-Neuve .

La pêche de la morue, à la côte de Terre-Neuve, occupe un nombre considérable de marins de notre Littoral, depuis Granville jusqu'à Morlaix. Nous avons pensé que les travaux auxquels se livre, pendant quatre mois de l'année, cette grande partie de notre population maritime, intéresseraient vivement nos lecteurs.
Un capitaine au long-cours, qui a fait une vingtaine de voyages à la côte, un homme pratique et éclairé, monsieur Desury, a bien voulu décrire avec la plus grande fidélité les opérations auxquelles on se livre dans cette pêche, depuis le départ du navire du port d'armement jusqu'à son retour. C'est ce travail que nous publions, dans le but de populariser, dans l'intérieur de l'ancienne Bretagne, la connaissance de cette industrie et des avantages qui peuvent en résulter, tant pour ceux qui s'y adonnent que pour l'état qui trouve, dans cette population maritime, la pépinière de ses meilleurs marins.
On ne devra pas s'étonner des détails minutieux qu'on rencontrera parfois dans cette notice, où l'auteur a cherché à donner, malgré l'exiguïté de son cadre, une idée aussi complète que possible de cette pêche, en tenant plus au fond qu'à la forme.

(Note de l'éditeur)

 

  • La nourriture du bord
  • L'appareillage
  • Les ordres du capitaine
  • La traversée
  • Les dangers des glaces
  • La construction du chauffaud
  • La pêche
  • Les différents métiers
  • Le lavage de la morue
  • Le séchage de la morue
  • L'embarquement de la morue
  • Le retour
  • Baptême au détroit de Gibraltar
  •  
 
  • La nourriture du bord

Je suppose le navire gréé et ayant à bord tous les objets nécessaires pour cette navigation. Le jour étant fixé pour le départ, du 25 avril au 10 mai, l'équipage se rend à bord du navire et là il reçoit la ration d'usage.

Il y a trois repas : déjeuner à 8 heures du matin, dîner à midi, souper (en allant) à 6 heures, (au retour), à 5 heures.

Chaque homme reçoit par jour trois quarts de litre de cidre, ou vin blanc, de l'île de Rhé. Au déjeuner, cent vingt-cinq grammes de beurre pour sept hommes.

On fait gras cinq jours par semaine et deux jours maigre, le jour gras, chaque homme reçoit deux cent cinquante grammes de viande fraîche, pendant qu'elle dure, ou 125 g de porc salé, pour faire la soupe pour le midi et pour le soir ; la viande se mange au midi ; le soir, on donne 125 grammes de beurre pour sept hommes. Le pain étant à volonté, se met ordinairement sur le pont, dans une barrique ayant un couvercle et préparée pour cela.

Le vendredi et le samedi, jours maigres, on fait de la soupe de pois, on donne, par jour et pour sept hommes, un litre et demi de pois et 225 grammes de beurre. Les pommes de terre se donnent, comme légumes, dans la soupe grasse. Les deux jours maigres, on en fait aussi le soir ; au lieu de manger une soupe de pois, on mange ce qu'on appelle un bon fricot de patates.

Jusqu'à ce que le navire ne soit mouillé en rade, il y a peu de confusion, ce qui provient de ce que l'équipage ne se rend à bord, qu'au moment même où le navire démarre.

Une fois le navire sur rade, le capitaine fait faire l'appel et note chaque homme manquant, pour pouvoir en donner avis à l'armateur. Autrefois, on retenait à ces hommes en défaut, cinq francs, et ces cinq francs étaient employés aussitôt à avoir du tabac que l'on divisait entre tout l'équipage.

Le capitaine partage ensuite l'équipage en plats de 6 hommes, plus un mousse, pour le service du plat. Ce dernier reçoit aussitôt une gamelle, un bidon et une petite écuelle qu'on appelle quart.

Les plats se désignent par premier, deuxième, etc.. Et, quoique les vivres soient les mêmes pour tous les plats, il est d'usage de mettre aux premiers plats, les hommes de la plus grande capacité.

Pour faire à manger, presque toujours un homme de l'équipage se présente de bonne volonté, et alors on a l'habitude de lui donner sept mètres de toile rondelette, pour faire une culotte et une vareuse (sorte de blouse) et aussi, chaque matin, une ration d'eau-de-vie, qui est ordinairement d'un 20ème de litre. Cet homme prend alors le nom de coq. Si Personne ne se présente, le capitaine désigne deux hommes par semaine pour faire à manger et, chaque semaine, on les remplace par deux autres ; alors point de culotte ni de vareuse.

Le capitaine partage aussi l'équipage en deux bordées ; l'une se nomme tribord, et est commandée par le second ; l'autre se nomme babord, et est commandée par le lieutenant. Ne sont point Compris dans ces bordées, le chirurgien, le cambusier, le tonnelier, le charpentier, les voiliers, le coq, l'homme ayant soins des bestiaux et les mousses.

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  • L'appareillage

Pendant qu'on est mouillé sur rade, l'équipage est employé à disposer le navire pour prendre la mer. On raidit le gréement, on fait les garnis nécessaires, on gratte et graisse les mâts, on suive les parties du gréement sujettes à un frottage continuel, on défait de vieux filains en fils de carré, pour l'employer ensuite en bitord en deux et plus souvent en trois, qui sert à mille usages. Les bouts de ces fils trop courts pour faire le bitord, sont mis en tresses, et le rebut fait de l'étoupe. Pendant ce temps aussi, les hommes qui ont des états se disposent et travaillent chacun dans sa partie.

On lève l'ancre enfin. Tout l'équipage sans exception est à la manœuvre. Le capitaine placé sur le gaillard d'arrière, commande l'appareillage. Le second, devant, fait exécuter la manœuvre ; le lieutenant au milieu du navire, répète les ordres du capitaine et veille à ce que chaque homme agisse avec célérité.

Le navire étant sous voiles, quelquefois auparavant, on embarque la chaloupe et le canot ; on les saisit. Les panneaux sont calfatés et recouverts de prélats. Les mâts de rechange, c'est-à-dire en général, les drômes sont amarrés aux organeaux du pont. Les ancres sont momentanément mises le bec sur le bord, dans la crainte d'en avoir encore besoin. Les chaînes ou les câbles restent sur le pont, jusqu'à ce que le navire ne soit assez au large pour ne plus en avoir besoin. Une fois cela fait, le capitaine laisse la manœuvre au soin du second ou du lieutenant, avec une des bordées dont nous avons parlé. L'autre bordée va disposer les hamacs pour se coucher. Un seul hamac sert à deux hommes alternativement, l'un de tribord, l'autre de bâbord. Quand l'un est de quart, l'autre se couche, et ces hommes s'appellent entre eux, mon matelot, ce qui veut dire mon ami.

Autrefois, au départ comme à l'arrivée, on tirait des coups de pierrier, on chantait des cantiques à la vierge, pour se rendre le voyage favorable, ou pour remercier Dieu de l'avoir terminé heureusement. Aujourd'hui, on ne tire plus le canon, plusieurs accidents étant arrivés ; mais on n'oublie pas d'invoquer la protectrice des marins. Pendant tout le voyage, chaque soir et matin, un des anciens du bord, fait une courte prière à laquelle assiste tout l'équipage.

Le jour du marin commence à midi. La bordée de tribord et celle de babord se partagent alternativement le service, dans les 24 heures.

Avant de perdre la terre de vue, le capitaine prend un point de départ, au moyen de relèvement sur la terre, afin de marquer sur la carte sa position géographique. Ensuite, il dirige sa route vers le point qui lui est destiné. Les ancres se mettent en dedans, les câbles en son retirés et mis en bas.

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  • Les ordres du capitaine

Le capitaine remet par écrit, à chacun des officiers de quart des ordres ainsi conçus :

"Lorsqu'un officier monte prendre le quart, il se rend d'abord à l'officier qu'il relève, pour recevoir de lui la route, la voilure, et savoir quel est le temps et les ordres que le capitaine peut avoir donné.

Il fait ensuite le tour du navire pour s'assurer si toutes les manœuvres sont bien parées, si toutes les voiles sont bien orientées, bien bordées, bien étarquées ; si les bonnettes se trouvent dehors, il distingue la drisse de bonnette basse de celle de hune, pour qu'au cas de presse, il soit certain qu'on n'amène par l'une pour l'autre.

Il veille qu'au changement de quart, le maître se rende au bossoir et n'en bouge que lorsqu'il est relevé par le maître de l'autre quart. Ensuite, on nomme les hommes de bossoir : de cette manière, on est assuré que l'on veille toujours bien devant, et l'on prévient par là, les accidents qui arrivent presque toujours aux changements de quart.

On fait souvent le tour du navire, on voit comme cela, si l'on ouvre bien l'oeil devant. On compte, en passant, ses hommes, pour s'assurer si tous sont de quart, et on ne fait l'appel que lorsqu'on ne trouve pas son compte ; cela paraît moins tracasser et revient au même.

Sitôt l'homme de bossoir relevé, il doit venir lui-même prévenir l'officier et nommer celui qui le remplace.

Les hommes de quart, depuis le maître jusqu'au novice ne doivent point descendre pendant leur quart, sans la permission de l'officier, qui doit être rigide là-dessus.

On jette le loch au moins toutes les heures. On doit toujours mettre un homme entendu à la minute et les jeunes à haler le loch, pour leur apprendre à ligner.

Il faut s'assurer aussi quelquefois si le loch et la minute sont justes.

On doit avoir souvent les yeux sur le compas et marquer soi-même, ou faire marquer devant soi, par le timonier, la route sur le renard ; car, presque toujours, les timoniers marquent plus au vent qu'ils ne gouvernent en effet.

La dérive est une chose essentielle à observer souvent ; mille circonstances peuvent la faire varier ; la mer plus ou moins grosse, la force du vent, l'addition ou la soustraction d'une voile, le temps qu'on passe à faire des ris, etc.

Ne laisser jamais le timonier causer, ni même bavarder trop près de ses oreilles, la plus grande attention étant nécessaire pour bien gouverner.

L'habitacle et les compas doivent être tenus dans le plus grand état de propreté possible.

Toutes les fois que le temps permet de travailler, il est essentiel d'occuper les gens de quart et de faire connaître aux hommes qui naviguent pour la première fois, le nom des manœuvres et leur emploi.

Sitôt qu'il survente, il faut mettre des faux-bras ou basses vergues ; ne s'entêter jamais à porter trop de voiles, mais aussi en avoir toujours assez; car le trop, comme le trop peu de voiles, fatiguent également le navire.

Toutes les fois que l'on fait des ris ou autre manœuvre qui exposent les hommes, prendre toutes les précautions possibles pour empêcher les accidents.

Faire pomper suivant le besoin du navire.

Brutaliser les hommes le moins possible, sans les conduire avec mollesse.

Ne pas laisser les plus forts faire la loi aux faibles, comme on le voit quelquefois, sans cependant défendre par là, quelques petites farces propres à dégourdir les jeunes gens.

Chaque matin, on doit faire nettoyer partout; soigner la volaille et les bestiaux.

Veiller à ce que les mousses se nettoient et à ce qu'ils lavent leurs effets et les mettent au sec; faire regarder par un homme de l'équipage, s'ils ont de la vermine. (Ceci regarde non seulement les mousses, mais les hommes assez paresseux pour ne point le faire.)

On doit faire faire la visite du gréement matin et soir, et malgré cela, s'assurer pas soi-même, si elle a été bien faite, en allant un jour à un mât, un jour à l'autre.

L'officier de quart ne doit jamais laisser mettre la chaudière sur le feu, que le coq ne la lui est montrée, pour qu'il soit certain qu'elle est propre, ainsi que son couvercle.

Le feu ne doit jamais être allumé sans ordre, ni trop tôt allumé : les vivres du jour fixent ordinairement pour cela, et, une fois allumé, un coup d’œil ne coûte pas pour voir si l'on brûle trop de bois ; il doit veiller aussi à la plus grande économie pour l'eau.

L'officier de quart ne doit pas oublier que pendant qu'il est sur le pont, il doit veiller sur tout et qu'il répond de ce qui peu arriver de mal par sa négligence.

Point de lumière dans l'entrepont sans son ordre.

Une trop grande familiarité avec les gens de l'équipage ne vaut rien; on peut se tenir à une certaine distance, sans pour cela les regarder avec hauteur.

Les officiers, toujours, doivent seconder le capitaine ; que l'ordre, l'économie, la propreté règnent sur le navire, et toutes les fois qu'ils s'aperçoivent qu'il y a quelque chose qui ne va pas bien, ils doivent sans balancer en aviser le capitaine qui, sans eux et surtout comptant sur eux, ne peut tout apercevoir.

Il ne faut pas oublier que les ouvriers se lèvent à 4 heures du matin et doivent aussitôt se mettre à l'ouvrage. Leur journée finie à 6 heures du soir.

( Fin des ordres.)

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  • La traversée

Dès qu'on est à la mer, la bordée qui a le quart, de 4 heures à 8 heures du matin, reçoit une ration d'eau-de-vie, qui est d'un 20ème de litre par homme. Les voiliers, charpentiers, tonneliers, etc., reçoivent journellement cette ration, parce qu'ils sont toujours occupés, les voiliers à faire les voiles pour les bateaux pêcheurs, les tabliers d'habilleurs et de décoleurs, des guêtres pour les saleurs, les traîneurs et les mousses, des sacs à clous, des teaux pour les seines, à entretenir la voilure du navire, etc. Les charpentiers montent les bateaux pêcheurs, les mettent à même de prendre la pêche ; les calfats les calfatent. Les tonneliers font seaux à point, gamelles, bidons, gamelots, beurriers, carbillons, seaux à bosse, seaux et bailles d'étales, etc. Les gens de quart garnissent les aussières, les mannes à décoleurs, les mannes à sel et a laver, font des flottes de liège pour les seines, des filets qu'on appelle sacs à morues, d'autres appelés salbardes, des rêts à harengs. On profite des jours de beau temps pour ces travaux.

Lorsque le temps est mauvais, le capitaine fait donner une ration d'eau-de-vie aux hommes de quart et, quand on est parvenu par les quarante degrés de longitude, une ration est distribuée à 8 heures du soir, l'autre à 2 heures du matin et la ration du jour.

Ces rations d'eau-de-vie données à la mer n'ont lieu que depuis la défense très sage, faite aux matelots, d'embarquer individuellement ce spiritueux.

A mi-traversée, chaque habilleur reçoit un couteau, de l'étoffe appelée frise pour faire une moufle, de la toile pour faire des manchons.

Le décoleur reçoit un couteau, une paire de gants, aussi de la toile pour manchons. Tous ces hommes s'empressent, quand ils ne sont pas de service sur le pont, de confectionner ce qui leur est nécessaire pour leur état à Terre-Neuve. Après avoir préparé leurs manchons, leurs gants et leurs moufles, ils font des chapeaux de paille, qu'ils recouvrent de vieille toile, sur laquelle ils mettent du goudron ; ils réparent et font même des effets. Quelques fois, au moment du départ, un ou deux jeunes enfants se sont cachés à bord du navire et ne paraissent que lorsque le navire est éloigné de terre. Ils n'ont ordinairement que ce qu'ils ont sur le dos. On les habille de vieilles voiles ; on leur fait faire deux culottes et deux vareuses. Le marin, toujours généreux donne, l'un une vieille culotte, l'autre un bonnet, une paire de souliers, etc., et on finit par vêtir ces malheureux enfants, qui, n'ayant pu trouver à s'engager et ne voulant point mendier, viennent de cette façon assurer leur existence pendant six mois.

Le navire arrivé aux glaces, le matelot laisse les inquiétudes et les soucis que cette position donne, les laisse, dis-je, à celui qui commande et qui doit aussi en être chargé. Pour lui, le principal est de se garantir du froid et de passer le temps le plus gaiement possible ; aussi, il chante, il danse des rondes, même des contredanses, ou si les mouvements du navire gênent par trop, il marche en mesure. Si, par bonheur, on a un violon, mais surtout un biniou, alors tout va bien ; l'équipage est heureux, si surtout le capitaine sait parfois exciter les musiciens.

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  • Les dangers des glaces

Les glaces, les brumes épaisses rendent alors la navigation bien dangereuse, surtout la nuit quand la brise est fraîche et que la mer fait blanchir les vagues qui ressemblent alors parfaitement à des morceaux de glace, et si malheureusement on se méprend et que l'on se heurte avec force contre un de ces glaçons, cette glace fait un trou au navire qui s'abîme presqu'aussitôt. Nous avons vu deux navires montés de 160 hommes, être engloutis ainsi. Une trentaine d'hommes se jetèrent sur les glaces et furent sauvés le lendemain par d'autres navires. Trois malheureux restèrent sept jours sur les glaces et parvinrent à prendre terre en allant de glaces en glaces, et ce ne fut qu'après avoir passé quatre jours sur une pointe, qu'ils furent recueillis par une embarcation anglaise. De quoi avaient-ils vécu pendant tout ce temps ? De poules noyées qu'ils avaient trouvées sur l'eau.

Un autre navire frappe sur une glace, l'équipage n'a que le temps de se jeter dans l'embarcation, qui trop faible ne pouvait contenir tous les hommes, dont une partie fut bien obligée de se mettre sur les glaces. La moitié de ces malheureux n'était pas habillée. Heureusement ils sont aperçus au jour, et personnes ne périt.

Quand les glaces ne paraissent pas très serrées, on cherche passage, on s'enfonce parmi ; alors il arrive quelquefois que les glaces se rapprochent et pressent tellement le navire, qu'elles le soulagent. On voit rarement alors des accidents. On serre toutes les voiles et on attend qu'elles s'écartent de nouveau. Cependant nous avons vu un navires fatigué au point, qu'ils se fit une voix d'eau considérable ; il se remplît d'eau, mais ne coula pas de suite ; il était soutenu par les glace et comme il se trouvait plusieurs bâtiments peu éloignés, serrés comme lui par elles, on enleva de ce navire, des vivres, les coffres de l'équipage, beaucoup d'objets de pêche, les ancres, les chaînes, etc. Toutes ces choses furent traînées à bord des autres navires, par dessus les glaces.

Dès qu'on est arrivé à la banquise, on fait compagnie, en se réunissant trois ou quatre navires, dans la crainte de quelques accidents ; et, lorsque le passage est impossible, on se tient sous petites voiles, près des glaces, pour profiter du premier moment favorable. Alors les capitaines se voient et vont à bord les uns des autres ; (on appelle cela bénigaser). Là, ils nomment celui qui doit diriger la route et conviennent de signaux, pour se reconnaître s'ils venaient à se perdre par la brume. Ordinairement, chacun commande à son tour.

Les brumes sont tellement épaisses qu'on se parle sans pouvoir distinguer le navire auquel on parle. On tire des coups de fusils, on sonne les cloches, on corne dans une trompe en fer blanc, qui fait beaucoup de bruit, afin de ne point se perdre et malgré tous ces soins, il est rare qu'on puisse se conserver.

Nous avons des brumes épaisses à ne pas se voir sur le pont et, du haut des mâts, on y voit très bien. Une fois entre autres nous profitâmes très heureusement de ce phénomène, car sans cela nous aurions infailliblement péri. Nous nous trouvions, avec un coup de vent, entouré de glaces énormes, sur lesquelles nous nous serions brisés. Nous étions une dizaine de navires dans cette position, et pas un n'eût de mal.

Nous sommes quelquefois entourés de glaces, de manière à ne point voir la mer à toute vue, nous sommes dans une clarière ; alors on s'amarre sur une grosse glace et on restait ainsi quelquefois plusieurs jours, après lesquels s'il est survenu de la brume, on est très étonné de ne plus voir de glaces que celle sur laquelle on est amarré.

Cet amas de glaces à un mouvement extraordinaire. Nous avons vu des glaces faire, d'un temps calme, plus de deux lieues à l'heure.

Parmi ces glaces, il y en a d'énormes ; j'en ai vu toucher sur des fonds de 30 m. On donne ordinairement à ces glaces deux tiers dans l'eau et un tiers au dessus ; ceci n'est pas exact, cela dépend souvent de leur forme.

Pendant que l'on séjourne parmi les glaces, on s'amuse à chasser. On trouve quantité d'alouettes, quelques godes, des loups marins. On rencontre, aussi, mais rarement, des ours blancs. Il est difficile de les tuer et surtout dangereux de s'en approcher avec une embarcation, à moins d'être bien armé, et surtout d'avoir une hache pour leur couper les pattes, si ces animaux terribles cherchaient à vouloir attaquer votre canot.

Lorsqu'on ne peut pénétrer parmi les glaces avec le navire, on est dans l'usage, lorsqu'on est près de terre, a deux lieues environ, d'expédier un bateau sous le commandement du lieutenant, avec les calfats, charpentiers et quelques chauffaudiers pour se rendre à la place que l'on doit occuper, afin de préparer l'habitation. Toutefois, l'on ne fait cette expédition que lorsqu'on est certain que le bateau pourra atteindre la terre. On donne à ce bateau des vivres, surtout un pain pour que son équipage ne risque pas à en manquer avant l'arrivée présumée du navire.

Avant 1816, les places des ports de la partie de Terre-Neuve que la France a droit d'occuper, appartenaient au premier navire venu qui avait pu y envoyer un homme. Aussi, dès que le capitaine se faisait près de terre par son point et que souvent trompé par des horizons brumeux qui figurent parfaitement la terre, il se croyait près d'être rendu, sans avoir égard si un bateau pouvait ou ne pouvait pas parvenir à terre, il faisait mettre un bateau à l'eau, le chargeait de monde, et l'expédiait. Malheureusement il n'arrivait que trop souvent que cette frêle embarcation ne rencontrait pas la terre aussitôt que le capitaine se l'était persuadé, et il arrivait que, si son équipage ne sucombait pas aux rigueurs du froid, il éprouvait des peines inouïes. Aussi, pour éviter tous les malheurs qui arrivaient à cette époque, le gouvernement défend, sous peine grave, à tout capitaine, d'expédier un bateau à moins de n'être éloigné de terre, au plus de deux lieues, pourvues encore qu'il soit certain que ce bateau pourra prendre terre.

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  • La construction du chauffaud

Arrivons maintenant à terre (c'est le plus souvent du 10 au 20 juin, mais aussi quelquefois le 20 juillet), et voyons ce qui s'y passe.

Supposons que l'on se trouve à occuper une place qui n'ait pas encore été habitée et où par conséquent tout est à faire. Il est deux heures du matin, l'ancre tombe, l'équipage n'a pas reposé ; il a fallu qu'il entrât le navire dans le port ; qu'importe: l'ouvrage de Terre-Neuve est arrivé, plus de sommeil ou du moins bien peu : 5 heures par 24 heures ; mais ces cinq heures ne commenceront ce jour là qu'à 10 heures du soir. Le capitaine désigne à chacun son emploi. Les deux tiers de l'équipage, dirigée par le lieutenant, vont couper du bois pour le chauffaud. Les calfats et charpentiers travaillent aux bateaux pour les mettre en état de naviguer, et les hommes réservés pour bâtir l'habitation, finissent d'amarrer le navire, de lui déverguer ses voiles, sèches ou non, parce qu'on les envoie sécher à terre, si elles sont mouillées ; de dépasser les mâts de perroquet et de caler les mâts de hune.

Pendant ce temps, les hommes envoyés au bois, en ont déjà apporté ; alors les hommes laissés à bord viennent à terre, dirigés par le second, et se mettent en mesure de construire un chauffaud au-dessus de l'eau, et qui doit porter au moins, deux fois le poids de la cargaison du navire.

Ce chauffaud est plus ou moins grand, suivant que l'équipage est plus ou moins nombreux. Trente mètres de longueur sur quatorze de largeur sont les dimensions d'un grand chauffaud. Il est bâti sur des poutres, appelées à Terre-Neuve épours. Ces épours sont éloignés l'une de l'autre d'un mètre 66 cm et sont soutenues par des piquets placés de 33 cm en 33 cm. Sitôt que la plate-forme est terminée, on fait ce qu'on appelle l'édifice, et l'on couvre avec un teau fait exprès, pour la confection duquel il entre environ 1000 mètres de toile.

On emploie à Terre-Neuve, on ne sait trop pourquoi, beaucoup de termes dont on ne se sert pas en France pour désigner les mêmes objets. Par exemple, un rocher s'appellera pron ; une rivière sera un bria ; un piquet s'il se trouve placé perpendiculairement sera une bourde ; d'autres seront des épecauts, des lisses, des fourches, etc.

Revenons un peu aux hommes que l'on a envoyés couper du bois pour le chauffaud. Ces malheureux portent le bois sur l'épaule. Ce travail durant environ 8 jours, ils ont souvent l'épaule écorchée, malgré l'herbe dont ils se font des coussins pour empêcher que cela n'arrive. Alors ils souffrent beaucoup, car il faut toujours aller.

N'ayant point de chemins tracés, ils ont beaucoup de difficultés à pouvoir passer, leur hardes tombent en lambeaux.

Dans le bois il fait ordinairement très chaud, surtout dans la partie sud, et, lorsque le temps se trouve au beau ; mais alors, gare les moustiques, mouches presque imperceptibles qui tourmentent les hommes plus que l'ouvrage. Il arrive souvent que quelques hommes perdent la vue par l'effet de la piqure de ces animaux (toutefois momentanément, pendant trois ou quatre jours.)

S'il pleut, point de moustiques ; mais on est mouillé tout le jour jusqu'aux os. On allume de grands feux aux lieux de halte, et là on se sèche du mieux possible. Le soir à 10 heures, on se couche sous une tente, sur quelques branchages que l'on appelle rames et l'on y dort tranquillement. Quant à trois heures du matin, le lieutenant fait entendre sa voix, l'on est bien fâché de quitter ce mauvais lit. La toilette n'est pas longue, on n'a autre chose à faire que de se frotter les yeux, car on se couche tout habillé.

Les vivres ne sont plus les mêmes que pendant la traversée, toujours soupe de pois, matin, midi et soir, excepté le dimanche et le jeudi, où l'on accorde une ration de lard, 156 g à chaque homme. Trois quarts de litre de cidre à l'homme par jour, plus un quart de litre d'eau-de-vie en six rations. La première se donne en se levant, à trois heures du matin.

Maintenant que le chauffaud est construit, que les bateaux sont calfatés, on décharge le sel, on le porte dans le milieu du chauffaud, où ont l'amoncèle.

Le chauffaud est divisé en 3 parties sur la longueur. Le milieu contient le chargement de sel ; les deux autres parties sont réservées pour la morue. On laisse seulement environ deux mètres de passage, entre le sel et le bout de terre du chauffaud ; à l'autre extrémité, on laisse sept mètres, entre le sel et le bout extérieur du chauffaud que l'on appelle l'avant. De ces sept mètres on en ménage quatre sur l'avant, pour recevoir la morue que les pêcheurs apportent, c'est la poissonnerie. On établit ensuite des places fixes sur toute la largeur du chauffaud, moins un passage d'un mètre au milieu. Ces tables ont un mètre trente-trois centimètres de largeur et sont divisées par longueur égale à la largeur : elles sont destinées à préparer la morue. Au milieu du bord d'en avant de chaque table, un trou est pratiqué dans la plate-forme du chauffaud, pour laisser tomber à la mer la tête et les entrailles des morues ; de l'autre côté, un trou est aussi ménagé à gauche, pour jeter ce qu'on appelle le nau.

Pendant qu'une partie de l'équipage débarque le sel, d'autres hommes préparent les tables dont nous venons de parler, d'autres montent les seines à morues et les seines à capelans. On monte, on calfate le cageot, on le garnit de gaulettes, de tuiles ; enfin, on le prépare pour faire l'huile. on confectionne des traineaux ; on débarque aussi des vivres pour un mois environ, afin qu'une fois la pêche commencée, on n'est plus à s'occuper que de morues.

Tout l'équipage couche encore sous des tentes ; mais, si l'on a le temps, on fait d'abord une principale cabane, que l'on couvre avec des voiles et par suite avec des planches. On divise cette cabane de manière à avoir une cuisine, une cambuse, un salon et une chambre pour le capitaine. On y fait un grenier qu'on appelle triori, pour servir de décharge et pour y mettre le pain. On fait ensuite une cabane pour les pêcheurs, une autre pour les hommes qui restent à terre pour préparer la morue et qu'on nomme chauffaudiers, une pour le chirurgien et une dernière enfin pour les officiers. On construit aussi un four pour cuire du pain.

Il est rare qu'une première année, on puisse faire tout cela, surtout avant la pêche. Une fois le chauffaud construit, si la morue se trouve à arriver à la côte, on quitte tout pour la recevoir. La principale, l'unique affaire est de faire sa pêche.

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  • La pêche

Dès donc que le chauffaud est terminé, le capitaine envoie un pêcheur sur les lieux de pêche (on dit envoyée sous le cap) voir s'il peut prendre du poisson. Si ce pêcheur revient avec quelques morues, alors l'éveil est donné.

Le bateau capelanier, monté de quatre hommes était déjà parti, pour chercher du capelan, poisson qui sert d'appât à la morue. S'il a pu en prendre et, surtout, si c'est le premier pris dans le port, il revient promptement à l'habitation. L'activité que montre l'équipage de ce bateau et la prestance fière du maître, font voir, au capitaine qu'il a rencontré ce qu'il cherchait. Alors ce maître distribue le capelan, par égale portion, à chaque bateau pêcheur.

Les capitaines, au lieu d'armer chacun un capelanier, font société pour prendre toute sorte d'appâts ; de sorte que souvent quatre capitaines, au lieu d'armer quatre bateaux, n'en arment que deux, lorsque la bouette est à discrétion ; ce qui fait une économie d'hommes dont on a toujours besoin. Revenons au moment où l'éveil a été donné. De suite, on embarque les seines à morues. l'équipage se compose de huit hommes.

Ces seines à morues ont 340 mètres de longueur, sur 35 d'élévation. Elles pèsent, plus ou moins de 350 à 400 kg. Un des bords du filet est garni d'une corde non goudronnée que l'on nomme bélée. Cette corde n'a guère que 170 mètres de longueur. Des morceaux de liège sont fixés sur cette corde à de petites distances les uns des autres. L'autre bord du filet est aussi fixé sur une autre corde qui a un peu moins de longueur que la première et sur laquelle on fixe des plombs de deux mètres en deux mètres à peu près. De cette manière, le filet a perdu la moitié de sa longueur, par le fronci qu'on lui à fait faire, mais qui n'est pas égale dans toute la longueur. Chaque maître de seine à sa manière pour monter son filet ; manière, malgré cela, qui est à peu près la même, et qui varie cependant suivant la qualité du fond, s'il est uni ou hérissé de rochers.

Une fois les seines embarquées, l'équipage embarque des effets de rechange, des vivres, seulement pour quatre jours, quoiqu'il doive dans beaucoup de ports ne rentrer à l'habitation que quarante jours après ; c'est-à-dire quand la pêche à la seine est terminée.

Ces vivres se composent d'un quart de litre d'eau-de-vie, un demi litre de cidre et un quart de litre de vin par homme et par jour. Quatre Kg de beurre et 4 kg de lard par semaine, pour 8 hommes ; du pain frais continuellement. Quand on prend de la morue, le capitaine envoie à l'équipage de la seine, quatre litres de vin presque journellement, et ce, en plus de la ration. Lorsque les quatre jours de vivres sont consommés, on leur en envoie quatre autres, par un bateau pêcheur.

Dès que les maître de seine on leurs bateaux prêts, ils avertissent le capitaines qui fait donner le coup de partance, pour encourager à remplir le métier avec zèle.

Alors le maître place son équipage comme il l'entend, et lui, debout sur l'avant, donne le signal du départ. Si plusieurs seines partent ensemble, on rivalisera de vitesse ; c'est à qui aura le devant où restera en arrière le moins possible, pour se rendre sur les lieux de pêche. Des chansons gaies ou des hourras accompagnent ordinairement la nage.

Les pêcheurs, après avoir embarqué dans leurs bateaux, des lignes, des hameçons, des vettes, des faux, une boussole, un carbillon de biscuit, un bidon d'eau, un pain frais et le demi litre d'eau-de-vie, s'embarquent trois dans chaque bateau pour se rendre sous le cap. Quelques-uns sont désignés pour suivre les seines et apporter le poisson qu'elles pourraient prendre. Les autres pêchent et, quand entre-eux ils ont assez de poissons pour charger un bateau, ou avant que ceux-ci ne gâtent, un d'eux les prend aux autres bateaux et les apporte à l'habitation pour qu'on les mettent dans le sel.

Le bateau pêcheur couche presque toujours aux chauffaud, ou du moins y revient chaque jour. On donne à chaque bateau un kilo 250 grammes de beurre par semaine, à chaque pêcheur par jour, un demi litre de cidre, le demi litre d'eau-de-vie pour les trois hommes et 1500 g de porc frais et toujours le biscuit à discrétion.

Quand le pêcheurs a bonne pêche, il reçoit un litre de vin par bateau. La moitié des bateaux qui a le mieux réussi reçoit une gratification.

Lorsqu'un bateau arrive chargé de dessous le cap, soit de la seine ou de la pêche, il est reçu à l'habitation par des cris de joie qui se terminent par un cri : "à boire au serrou", nom donné au bateau qui prend, qui serre la morue des autres bateaux, ou qui quelquefois a pu se charger lui-même. Ce cri avertit l'homme chargé des vivres, lequel vient alors avec un litre de cidre, qu'il verse dans un gamelot aux hommes du bateau, en leur donnant à chacun un coup d'eau-de-vie. Le Plus jeune du bateau ou du moins le dernier en grade et qu'on nomme banquier, a eu soin de préparer une morue pour faire la soupe; il remet cette morue et sa gamelle au cambusier qui, ayant toujours de l'eau bouillante sur le feu, fait de la soupe qui doit être préparée, quand les bateliers ont déchargé leurs morues ; alors on crie : "la soupe au serrou", pour que le cambusier l'apporte, parce qu'un pêcheur n'a pas, pendant la pêche, la permission de descendre à terre, à moins que le capitaine n'accorde cette permission, ce qu'il fait rarement. Le bateau remet à la voile et son équipage mange la soupe.

Lorsque le pêcheur rentre le soir à l'habitation, sitôt que son bateau accoste le chauffaud, le banquier débarque avec sa gamelle, une morue et le foie de cette morue, lequel foie sert pour faire de l'huile, et il court promptement faire la soupe. Les deux autres bateliers débarquent le poisson et amarrent solidement le bateau ; ils viennent à terre ensuite. Le second du bateau qu'on appelle avant, va remplir son bidon d'eau pour le lendemain et l'embarquer de suite pour que rien ne le retarde au matin. Il va chercher la ration de cidre. Le maître met une bouteille à la porte de la cambuse., pour que le cambusier y mette le demi litre d'eau-de-vie pour le lendemain. Ce maître a aussi bien soin de s'informer si le capitaine n'a point parlé de gratification de vin rouge. Ils vont ensuite tous trois manger la soupe et dormir cinq heures au plus, car il est rare qu'on leur accorde toujours un aussi long temps de sommeil, parce que le capitaine n'ignore pas que, quand ils ne sont plus sous ses yeux, ils trouvent toujours moyen de faire quelques petits sommes, ce que les hommes restants à terre ne peuvent faire ; aussi, pour ces derniers que nous nommerons chauffaudiers, a-t-on un peu plus de ménagements.

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  • Les différents métiers

Les capelaniers, dont nous avons déjà parlé, sont ordinairement les plus heureux de l'équipage ; aussi les voyez-vous toujours propres et bien rasés. Ils n'ont d'autre chose à faire que de prendre le capelan et de le porter aux bateaux pêcheurs ; et comme ce poisson est presque toujours en grande abondance, ils ont peu de travail, mais il en faut.

Autrefois, un maître capelanier était l'homme par excellence ; aujourd'hui il a beaucoup perdu de son crédit. Alors on aurait cru perdre sa pêche, en employant quelquefois les hommes du capelanier dans leurs moments perdus. Aujourd'hui il n'en est pas ainsi ; mais ces hommes se tiennent le moins possible à portée du capitaine.

Nous allons maintenant parler un peu des chauffaudiers qui ne sont certainement pas les heureux de la navigation de Terre-Neuve, et surtout de ces pauvres enfants de 12 à 15 ans, lesquels n'ont pas plus de sommeil que les hommes. Et il est étonnant qu'à 12 ans un enfant puisse résister à autant de fatigue.

Prenons donc le chauffaudier un instant avant le jour, car le capitaines n'oublie pas qu'il faut un peu de temps pour se lever. Cependant, comme dix minutes après le réveil, le cambusier est là pour distribuer une ration d'eau-de-vie, il ne faut pas trop tarder où l'on risque de ne pas en avoir ; il n'est, néanmoins, pas encore trois heures du matin. Mousse ou homme, chacun à son 20ème de litre d'eau-de-vie, c'est un boujaron. Tous se rendent au chauffaud, au fur et à mesure qu'ils ont bu la goutte. Là, l'un est leveur, l'autre est décoleur, celui-ci habilleur, celui-là traîneur, un autre saleur. Le leveur, le traîneur et le saleur prennent des guêtres ; le décoleur, un tablier, des manchons, des gants et un couteau à deux tranchants. L'habilleur se met dans une chaise devant son étal et prend ses manchons, sa moufle et son couteau. La chaise est recouverte d'un tablier goudronné.

Passons maintenant en revue le métier de chacun.

Le leveur est cet enfant de 12 à 15 ans dont nous venons de parler ; son emploi est de prendre une morue de chaque main en la tenant par les yeux et de la lever sur les tables que nous nommons étals ou étaux. Il les places à la gauche du décoleur, le ventre tourné vers cet homme. Chaque mousse doit servir deux étaux.

Le décoleur, debout au milieu d'un des étaux, étant muni de son couteau à deux tranchants, ouvre le ventre de la morue, tire le foie qu'il jette dans une manne placée à sa droite, coupe ou plutôt arrache la tête, qu'il laisse tomber à la mer avec toutes les entrailles, par le trou pratiqué pour cela, et pousse, par le même mouvement, la morue à l'habilleur, qui est assis de l'autre côté de l'étal, face à face avec le décoleur, reçoit cette morue, la met à plat, lui coupe le nau qu'il jette à la mer par un trou pratiqué à sa gauche, et laisse tomber la morue à sa droite dans un traîneau.

Autant qu'on le peut il faut que le décoleur et l'habilleur soient d'égales forces. Un bon habilleur tranche assez ordinairement huit morues par minute.

Quand une quarantaine de morues sont tombées dans le traîneau, un jeune homme de 17 à 18 ans, le traîneur, retire le traîneau, l'écarte et en met un autre à la place. Ensuite il traîne le premier au saleur et le renverse près du lieu où on doit saler la morue. Un bon traîneur doit traîner à trois étaux.

Le saleur commence alors sa besogne ; il prend une largeur d'un mètre 33 cm, depuis la butte de terre du chauffaud jusqu'à deux mètres des étaux, tend une ligne et couche la morue qu'on lui traîne, la chaire en haut et contrariée, c'est-à-dire tête à queue. Jamais il ne prend une morue seule, toujours deux à deux, il jette du sel sur chaque couche avec une large pelle en bois ; mais de manière que ce sel soit bien égalisé et qu'il n'y en ait pas trop épais. Il fait de cette manière une pile qui d'abord n'est pas très élevée. Il sale tantôt d'un côté du chauffaud tantôt de l'autre, pour donner aux piles le tant de s'affaisser, et, quand il ne peut plus coucher de morues à cause de leur élévation, il commence devant celles-ci de nouvelles piles. Lorsque ces dernières sont à 18 pouces de terre, on les couvre de tables pour pouvoir traîner la morue par dessus et charger les premières piles que l'on élève à une hauteur de deux mètres, mais à plusieurs reprises, car elles s'affaissent toujours. On élève alternativement l'une et l'autre pile et, lorsque les premières de chaque bord sont terminées, on en commence des troisièmes, pour pouvoir charger les secondes et ainsi jusque la pêche finie. Un saleur doit saler à trois étaux.

Nous avons laissé le décoleur mettant les foies dans une manne ; qu'en ce panier est plein, il le prend, crie mannée, en passant près du second, et porte les fois au cageot. Les mannes doivent être de même grandeur, cependant il y a une légère différence et, comme chacun tient à l'honneur de porter plus de mannes au cageot, il y a souvent discussion pour la grandeur de la manne ou sur ce qu'elle est plus ou moins pleine. Aussi le second qui tient compte de ces paniers, a-t-il bien soin de voir s'il sont également remplis et souvent pour plus de justice, il y a une manne en plus, que chaque décoleur change avec celle qu'il vient de porter ; de cette manière un même panier passe d'un décoleur à un autre. Un second avec une capacité ordinaire, mais d'un caractère gai, vous fera faire beaucoup plus d'ouvrage qu'un autre ayant plus de capacité et un caractère sombre. Comme je l'ai déjà dit, à Terre-Neuve, avec de la gaieté, on fait plus d'ouvrage.

Pendant que le décoleur va au cageot, l'habilleur donne un coup de lombardie à son couteau et même à celui du décoleur.une lombardie est un morceau de bois uni sur lequel on met de la pierre de meule cuite au four et réduite en poudre; cela donne un bon fil aux couteaux.

Presque toujours une grande gaieté règne à l'étal, c'est à qui chantera les chansons les plus joyeuses ; mais cette fameuse chanson : "Quand la belle aux moulins s'en va", n'est jamais oubliée ; car un des refrains est à boire, à boire, ce qui peu faire rappeler au capitaine qu'un coup de vin ne serait pas de trop.

Nous oublions que ce pauvre diable de chauffaudier est à l'ouvrage depuis trois heures du matin, sur la fourrure d'un coup de croc, comme disent les marins, et qu'ils doivent commencer à avoir appétit ; il est 8 heures, le capitaine dit: "Bas les couteaux", alors chacun quitte son tablier, se lave vite les mains et saute chercher une gamelle pleine de soupe de morues pour sept hommes, chacun son demi-kilo de pain frais, et (depuis seulement quelques années), un quart de litre de cidre.

On donne ordinairement une demi-heure pour manger ; mais du moment qu'on a dit "Bas les couteaux", au moment où la première tête de morue tombe, il faut une heure. Le temps d'allumer une pipe, de passer le couteau sur la meule, emploie bien l'autre demi-heure; aussi a-t-on bien soin d'avoir toujours trois ou quatre meule pour que l'on puisse en aiguiser plusieurs à la fois.

Lorsque le temps se trouve froid et que l'on voit les chauffaudiers être fatigués, vers cinq ou six heures du matin, on met à chauffer moitié eau et moitié vin dans une chaudière; avec de la mélasse, pour leur en donner un demi-litre à chacun, avec une bouchée de pain, et l'ouvrage n'en va que mieux.

A deux heures de l'après-midi on dîne: soupe de morue; au soir, vers neuf ou dix heures, encore soupe de morue et toujours soupe de morues, à moins que ce ne soit le dimanche et le jeudi, où l'on mange un morceau de lard à dîner. On se couche après souper pour recommencer le lendemain.

Le travail n' est pas trop fatiguant, c'est-à-dire que ce n'est pas un travail qui demande beaucoup de force : mais être si longtemps de suite à la besogne et se priver de sommeil, le rendent bien pénible. Il arrive souvent que les jambes deviennent très enflées, que les mains toujours mouillées deviennent tendres, échauffées, de manière que le sang en sort et, lorsqu'il faut se mettre à l'ouvrage le matin, c'est bien douloureux; mais il faut qu'un terre-neuvier soit bien malade pour ne pas faire son métier. C'est presqu'un déshonneur d'être malade quand même il n'y aurait pas le moindrement de votre faute. J'ai vu souvent être forcé de faire reposer les hommes. Sans doute il s'en trouve qui ne sont pas aussi courageux, mais, c'est le petit nombre.

On sera bien aise, sans doute, de savoir comment une soupe de morue doit être faite. Le cuisinier tient toujours de l'eau bouillante sur le leu, il a du biscuit brisé, sa morue est préparée; dix minutes avant le repas, le capitaine ou plus souvent le second dit : "la morue dans la chaudière", elle y est jetée aussitôt, le biscuit est mis dans les gamelles avec un quarteron de beurre pour sept hommes. Cinq minutes après, la morue est cuite, ce qui se connaît par la grande arrête qui se détache et qu'on retire. On prend de l'eau qui a cuit la morue, on en jette un peu dans les gamelles pour tremper le pain et au bout de dix minutes, on met le reste de l'eau qui a cuit la morue et la morue elle-même dans les gamelles, et voilà la soupe. Le beurre est mis dans les gamelles pour qu'il soit mieux égalisé et au cas qu'il y ait plus d'eau qu'il n'en faut dans la chaudière.

Le cidre n'est pas mis à Terre-Neuve dans un bidon, comme à la mer, on le donne dans les gamelles, parcequ'alors avant de venir prendre le cidre, L'équipage est obligé de laver la gamelle, ce qui est autant de fait pour le cuisinier, auquel on ne laisse pas toujours trop de temps pour faire les repas. Quand 1a morue donne, il faut qu'il travaille comme les autres, et si un homme est seulement indisposé ou convalescent, c'est souvent celui-là qui fait la cuisine. On n'est pas difficile à Terre-Neuve.

Il n'y a point toujours de morues au chauffaud; sans doute alors les chauffaudiers vont se reposer, se nettoyer, se raser; non, non. A moins qu'il ne fasse tourmente de vent, pluie averse, point de repos pour eux. Sitôt que la morue manque à l'habitation, autant de trois hommes, autant de bateaux armés, soit pour aller prendre quelques morues à l'entrée du hâvre ou pour suivre les seines.

Si, chemin faisant, un bateau chauffaudier et qu'on nomme chauffaudière; rencontre un bateau chargé de morues, l'équipage change de bateau. Le chauffaudier revient à l'habitation et le pécheur va chercher un nouveau chargement.

Le tonnelier reste presque toujours à terre pour réparer les barriques à l'huile. Le saleur s'occupe de la tirer. Autrefois ce saleur était aussi comme le capelanier, un homme duquel on n'osait disposer que pour son état : c'était une spécialité. L'huile ne sortait du cajot que gros au plus comme un tuyau de pipe. On donnait au saleur un demi-litre de vin par chaque barrique d'huile qu'il tirait. Aujourd'hui , plus de vin qu'à la force du poignet, comme les autres; une barrique se remplit d'huile dans un quart d'heure, et on met souvent le premier venu à la tirer.

Les mousses trop faibles pour aller dans les bateaux, préparent du capelan pour la provision de l'armateur et du capitaine ou vont chercher du bois pour le four et pour faire la soupe aux pêcheurs; de la rame pour la grave ou pour garantir le lieu où l'on dépose provisoirement les barriques d'huile, lieu que l'on nomme aussi triori. Si quelques hommes se trouvent à rester, ils font des civières et travaillent à mille objets.

Disons aussi un petit mot des provisions d'équipage, c'est-à-dire des capelans, des naus et des langues de morues, que des hommes d'équipage apportent ordinairement à leur famille.

Ces petites provisions leur coûtent bien de la peine, car ce n'est que pendant l'heure des repas qu'ils peuvent s'en occuper et, comme on ne leur donne que le temps bien juste de faire ce repas, il faut nécessairement qu'ils se hâtent pour ce qu'ils appellent leur petite pacotille.

Le pêcheur n'est pas comme le chauffaudier, il fait du capelan à peu près ce qu'il veut. Les hommes de seine ne peuvent faire aucune provision, mais il arrive souvent que le capitaine fait saler du hareng, pour leur en donner chacun une cinquantaine.

A Terre-Neuve, il y a de l'ouvrage pour tous, depuis le capitaine jusqu'au mousse. Le chirurgien n'est pas souvent plus exempt qu'un autre, son service, après avoir soigné ses malades étant de trancher la morue. On a toujours soin de lui réserver du poisson pour ne point le laisser s'ennuyer. Autrefois, on ne faisait cas de lui que lorsqu'il était bon trancheur, et cela me rappelle une certaine anecdote. Un second était malade, le chirurgien en avait soin. Un homme alla faire des reproches au capitaine en lui disant : "comment, capitaine, vous laissez traiter un brave homme comme Monsieur ... par un homme qui ne sait pas habiller une morue ? '' Avec toutes les mathématiques du monde, disait feu Monsieur Sérin, vous êtes un sot à Terre-Neuve, si vous ne savez pas faire une civière. Aujourd'hui, on dirait cela, si vous ne saviez prendre ou préparer une morue. Il faut au reste avoir l'esprit de son métier, ce qui, à mon avis est le bon esprit.

Le capelan, abandonnant la côte, dans la première quinzaine d'août, c'est aussi à cette époque que la morue prend le large; la pêche des seines est terminée... Heureux, si votre sel est employé, car, depuis bien des années, ce que l'on prend ensuite est peu de chose; autrefois, on sauvait encore son année à la grosse bouette, c'est-à-dire en pêchant au large sur des fonds de trente mètres, ayant pour appas, l'encornet et le hareng.

Quoique l'on prenne peu de poisson à cette pêche, cela n'empêche pas d'y employer une partie de 1'équipage, surtout, si vous n'avez pas eu le bonheur de réussir avec les seines; d'ailleurs, ayant peu de poisson, il faut aussi peu de monde pour le sécher : ce qui conséquemment vous permet d'employer un plus grand nombre d'hommes à la pêche.

Le capelanier débarque alors sa seine à capelan, s'arme de tarluttes, espèce de petits grappins faits avec de petits hameçons sans barbets et garnis de plombs, et part pour aller pécher l'encornet. Il place aussi les rêts à harengs.

Chaque capitaine est alors obligé d'armer au moins un bateau capelanier et presque toujours deux. Du reste, laissons cette pêche qui n'offre rien de particulier, et voyons ce que 1'on fait à terre.

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  • Le lavage de la morue

N'ayant point eu le temps, avant d'entreprendre la pêche, de construire une laverie, il faut maintenant s'en occuper; il faut donc avoir du bois. Lorsqu'on s'en est procuré, on construit une plate-forme au-dessus de l'eau, d'environ sept à huit mètres carrés, au milieu de laquelle on laisse deux trous carrés, de trois mètres chaque. A chacune des encoignures de ces trous, on plante un morceau de bois un peu fort et qu'on nomme apôtre : cet apôtre va jusqu'au fond et s'élève de deux mètres et demi au-dessus de la plate-forme; c'est pour établir, a la tête de chacun, un palan, qui sert à amener et à élever des bateaux carrés à claire-voie, placés dans les trous dont nous venons de parler. Ces bateaux s'appellent lavouèrs. Il vous faut aussi beaucoup de civières, de courtines ou brouettes, de chambrières pour poser les civières, des rabots qui ressemblent parfaitement aux morceaux de bois dont on se sert pour éteindre la chaux.

Ce n'est pas le tout d'avoir une laverie, il faut aussi préparer un lieu pour sécher le poisson Dans le nord, on sèche sur des galets, c'est-à-dire sur des rochers ou plutôt sur une espèce de cailloutage; mais dans la partie du sud, il lait trop chaud pour pouvoir agir de cette manière. On est donc obligé de faire presque toujours plus à terre que l'endroit où la mer monte le plus haut, on est obligé, dis-je, de construire sur piquets des claies qui ont un mètre trente-trois centimètres de largeur sur une longueur plus ou moins longue, suivant le terrain. On construit assez de ces claies pour qu'avec un équipage de soixante hommes, on puisse étendre quarante mille kilogrammes de morues. On ménage parmi ces claies, nommées rances, des endroits pour réunir la morue en monceaux Ces places s'appellent fonds de pile et sont faits en pierre. Il en faut assez pour réunir toute la cargaison en piles de cinq à dix mille kilogrammes.

Quelquefois, le terrain étant trop raboteux pour construire des rances, on fait alors des flagues, qui sont de grandes plates-formes en bois, plus ou moins élevées, très légèrement faites, pour que l'air y passe, mais cependant assez solides pour soutenir les hommes, quand, sur des civières ils y portent de la morue.

Lorsque, limité par la montagne, on ne peut étendre sa grave à terre, ces flagues s'avancent alors sur l'eau. Une première année il arrive souvent qu'on se contente de jeter des branchages secs sur la terre et de sécher la morue dessus.

Une fois tout cela fait, le lavage commence; dans les piles du chauffaud, on prend de la morue que l'on charge sur des civières, en ayant bien le soin de secouer Ie sel qui se trouve dessus. On porte cette morue aux lavouèrs et on la jette dans ces bateaux carrés dont nous avons parlé. Là, on la remue avec des rabots jusqu'à ce que l'officier chargé de la laverie, la trouve bien nettoyée de sel. Alors, on soulage le lavouèr; deux ou trois hommes y descendent; on leur envoie de grandes mannes, dans lesquelles ils mettent de la morue. On monte ces paniers avec un palan ou une grue; on les place sur des civières ou sur les brouettes, suivant le terrain, et on les porte sur la grave, dans un endroit préparé pour cela; là, un saleur, avec quatre ou cinq hommes, prend cette morue, en fait une pile de dix mètres de longueur sur un mètre trente-trois centimètres de largeur, et un mètre soixante centimètres de hauteur. Cette pile s'appelle fumier. La morue ne se met plus la chair en haut, excepté la première couche; on la met la peau au-dessus pour qu'elle puisse s'égoutter, et on termine cette pile en la diminuant du haut, sur la largeur, pour lui former une couverture dont les morues sont les ardoises. On nomme cela paleter le fumier. Les hommes qui sont dans le lavouèr reçoivent, outre leur ration ordinaire, un coup de vin, en entrant dans le lavouèr, et un autre en sortant, pour terminer la journée, parce qu'étant tout le jour dans l'eau, leur travail est plus pénible que celui de leurs camarades qui, du reste, les remplacent le lendemain.

Nous ne reviendrons plus sur la manière de laver, puisque c'est toujours la même chose.

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  • Le séchage de la morue

Ayant lavé aujourd'hui nous mettrons au sec demain et nous irons nous établir dans un havre du sud, où ce travail demande un soin particulier dont on n'a pas besoin dans le nord. D'abord, il est rare qu'on y grave avant le quinze août, chose qu'on n'observe pas au nord, où l'on grave sitôt que l'on a de la morue prise.

Si le jour se présente beau à deux heures du matin, on appelle tout l'équipage, dont une partie se rend auprès des rances, en ayant soin cependant de passer au fumier prendre une brassée de morues. Les premiers chargent leur civière de poissons et les portent aux seconds qui 1'étendent sur les rances, la chair en haut, en ménageant la place le plus possible. On se met deux hommes à chaque rance. Le second se place sur un point élevé de la grave, pour diriger les hommes. Le lieutenant est occupé au fumier à faire charger les civières; ceci s'entend, quand tout l'équipage est au travail, car, lorsqu'il ne s'en trouve qu'une partie, le second et le lieutenant travaillent comme les autres, tout en dirigeant l'ouvrage.

A neuf heures vous mettez cette morue en balles. Chaque balle peut contenir 100 kilogrammes. On les couvre de branchages verts, pour empêcher les rayons du soleil de les atteindre, car sans cette précaution elles brûleraient, ce qui perdrait totalement votre poisson; je crois que l'on dirait mieux elles cuiraient. A quatre heures après-midi, vous remettez la morue au sec, et, à six. heures du soir, vous la mettez de nouveau en balles. Le temps que vous n'employez pas à la grave, vous l'employez à laver; de sorte que vous avez pour le lendemain un nouveau fumier, pour lequel vous agissez comme pour l'autre. Pour vos balles, comme les morues se sont un peu desséchées, vous les mettez au sec, une fois votre fumier dehors, et avant que la chaleur soit trop forte, vous n'agissez plus comme la veille, mais vous les mettez par poignées, d'environ vingt morues, toutes les queues tournées du même côté; vous les présentez, la queue au soleil qui, ne les prenant alors qu'obliquement, ne peut leur faire mal. A trois ou quatre heures, on met tout dehors. Le soir, pour le fumier, on agit comme nous l'avons dit tout-à-l'heure. Quant à la morue sortant des balles, on commence par la réunir sur les rances en poignées de cinq ou six, exactement l'une sur l'autre, les queues toutes tournées en dehors des rances. Pendant que l'équipage s'occupe de ce travail, les officiers et principalement le chirurgien, s'occupent du fond de pile, c'est-à-dire qu'il trace une circonférence sur un des fonds de pile en pierre, plus ou moins grande, suivant la quantité de morues que vous avez à empiler; c'est ordinairement une circonférence ayant deux mètres cinquante centimètres de diamètre : ils couvrent cette partie avec les morues les plus mauvaises qu'ils peuvent rencontrer; ils placent cette première couche, la chair en haut. Le capitaine donne ensuite l'ordre de lever; alors chaque homme réunit plusieurs poignées de morues en une seule brassée qu'il lève sur l'épaule droite, et la porte aux officiers. Ceux-ci, ayant les mains garnies de moufles en toile, prennent cette brassée et la jettent sur le fond de pile avec adresse, de manière que la morue se trouve bien à plat et en rond, comme le fond de pile a été tracé; c'est un métier qui demande beaucoup de force. De cette manière, on élève la pile perpendiculairement à une hauteur d'un mètre trente-trois centimètres; ensuite, on la diminue en arrondissant le sommet. On réserve quelques morues pour paleter 1a pile, c'est-à-dire pour la couvrir comme on le ferait avec des ardoises. Les branchages sont destinés à écarter la voile de la morue, car si elle y portait, le soleil la brûlerait malgré la voile. Une pile comme celle-là, peut aller à cinq mille kilogrammes. Quand elle est bien faite la pluie ne peut lui faire aucun tort.

I1 y a une chose bien essentielle à observer, c'est de ne point empiler la morue avant qu'elle ne soit bien froide, car, si elle conservait le moindrement de chaleur, elle fermenterait en pile et s'y perdrait. On laisse la morue en pile pendant sept ou huit jours. Pendant ce temps, vous en préparez d'autres. Ces huit jours sont-ils passés, plus ou moins, vous mettez ces piles de morues dehors. Si vous craignez la chaleur, mettez les queues en l'air, c'est un excellent moyen pour empêcher de brûler, et la morue sèche encore beaucoup de cette façon.

Toutes ces précautions de ramasser la morue en balle, de mettre les queues dans la direction du soleil, n'ont pas toujours besoin d'être prises; il arrive souvent que la morue, mise dehors le matin, reste dehors tout le jour, sans se détériorer.

Lorsque vous avez dehors deux piles de deux mètres cinquante centimètres, vous les réunissez assez ordinairement en une seule pile de trois mètres vingt centimètres de diamètre. Cette dernière pile, si le sec a été bon, peut attendre qu'on le mette dehors une dernière fois, pour l'envoyer à bord.

Quelquefois on change ces grosses piles de place pour les visiter, sans les mettre au sec. Cela s'appelle bénigaser. On profite d'un beau temps pour cette opération qui fait beaucoup de bien à la morue.

On bénigase une pile, quand, forcé par un orage de ramasser la morue, on craint d'avoir empilé trop chaud. On profite du premier moment favorable pour lui donner de l'air, car il faut bien peu de temps pour perdre une pile de morues, quand elle commence à s'échauffer.

Le mauvais temps empêche souvent de mettre la morue au sec et même de la laver. On profitera du premier mauvais temps, après les seines désarmées, pour donner un instant à l'équipage, afin qu'il se rase, qu'il lave ses effets et les raccommode; car, jusqu'à ce moment, il n'a pas eu une heure à sa disposition: on sacrifie tout pour prendre de la morue. Mais ensuite, chaque semaine, on tâche de lui 1aiSSer un moment de liberté pour qu'il se tienne propre.

Souvent les capitaines n'ont pu se voir avant la première quinzaine d'août. Mais alors on se fête, on se traite. Chacun tue un mouton. On envoie à la chasse, pour avoir quelques perdrix, quelques courlieux, un lièvre; mais encore on profite d'un mauvais temps ou on met cela le soir, pour que l'ouvrage n'en souffre pas.

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  • L'embarquement de la morue

On profite aussi du mauvais temps pour nettoyer la carène du navire. On lave la cale, que l'on a bien soin de faire sécher, avant de faire le grenier pour recevoir la morue. On fait du bois à feu pour le retour. Les voiliers font et réparent les voiles, les tonneliers réparent les barriques pour l'eau, après avoir visité les barriques d'huile. Ils font ensuite des pièces en sapin, lorsque les barriques sont employées à l'huile et qu'il n'en reste pas suffisamment pour l'eau. Si l'habitation n'est pas terminée, on augmente la grave, on bâtit des cabanes, on fait de la planche pour les couvrir.

Lorsque la morue est toute lavée, on fait réparer le gréement du navire, les calfats visitent les hauts du bâtiment; souvent on met des jeunes gens à calfater un bateau condamné pour leur apprendre à travailler. C'est aussi après le lavage, que 1'on commence 1'embarquement. On envoie d'abord l'huile que l'on arrime presque toujours sur l'avant du navire et dans la cale. Ensuite, tout en séchant la morue, on embarque celle qui est déjà sèche. On fait d'abord des greniers dans plusieurs bateaux. Ayant mis au sec le matin, la morue que vous voulez envoyer à bord, vous la faites compter sur les rances en paquets de vingt-cinq, par les principaux de votre équipage; les autres hommes ayant un morceau de bois léger, de la longueur d'un mètre, pendu à leur cou et qu'on nomme civadière, prennent un de ces paquets sous chaque bras. Cette civadière leur sert à soutenir plus facilement ces morues. Il les apportent sur la 1averie ou sur l'avant du chauffaud où il les donnent à deux hommes désignés qui les remettent eux-mêmes à deux autres qui les jettent adroitement dans le bateau, pour ne pas briser la morue. Les deux premiers hommes comptent les paquets en chantant à haute voix : "premier adieu grâce, deux s'il passe, trois à bon passage, quatre à bonne décharge, cinq pour l'équipage, ô six, ô sept", etc., jusqu'à trente, où ils ont l'habitude de dire : "que Dieu donne la gagne aux marchands et le fouet aux petits gars"; ils continuent ainsi jusqu'à quarante, ce qui donne le mille. Alors ils crient : "taillez"; et le chirurgien marque ce mille par une entaille qu'il fait sur un morceau de bois. On recommence ensuite jusqu'à ce qu'on n'ait embarqué tout ce qu'on doit mettre à bord ce jour là. Cette manière de compter fatigue beaucoup; eh bien ! j'ai voulu leur faire dire : un, deux, trois, sans hurler; je n'ai jamais pu y réussir, et ils étaient forts mécontents avec moi. Le débarquement du sel a aussi sa chanson. On compte cent pelés pour se défatiguer. Ensuite, on dit : "en voilà une, en voilà une, une s'en vient, une s'en va, la voilà partie"; ce qui fait cinq pelés. Ensuite, en voilà deux, en voilà deux, etc., jusque en voilà vingt, ce qui fait bien les cent pelés. De cette manière, ils n'en jettent pas plus les uns que les autres.

Quand aussi il n'y avait plus de morues à habiller dans la poissonnerie, on avait l'habitude autrefois de faire chanter aux mousses: "que le bon Dieu nous en veuille donner d'autres, de la plus belle, aussi de la plus grosse et d'avantage, pour faire un bon voyage; vive le roi, vive le roi, vive le roi, vive le roi !" Cette dernière chanson ne se dit plus, car c'était faire mentir ces pauvres enfants, qui souvent ne doivent pas en désirer; ils sont plutôt bien pressés d'aller laver leurs pieds pour aller se coucher.

Revenons à la grave, car la morue est bien dans les bateaux; mais il faut ramasser celle que l'on a mise seulement sur la grave pour sécher, et ce n'est que lorsqu'elle est tout ramassée, que l'on s'embarque pour aller porter l'autre à bord du navire. Chacun saute à l'envi pour conduire les bateaux à bord, c'est à qui arrivera le premier. Lorsque les bateaux sont rendus le long du bord, on en décharge deux, trois ou quatre à la fois, suivant la force de l'équipage. On fait d'abord une couche de morues d'un bout à l'autre de la cale, la chair en haut; ensuite, on met la peau. On en place ainsi 15 centimètres de hauteur. Alors on divise la cale en trois ou quatre parties qu'on appelle run, et chaque run est monté séparément. On ne fait point la séparation dès le fond de la cale, pour empêcher que l'eau que pourrait faire le navire, ne passe entre les runs des morues. Les runs se font pour donner plus de facilité au déchargement et aussi pour la marche du navire, car lorsqu'un chargement fait corps, on croit généralement que le navire marche moins.

Une fois la morue à bord, l'équipage revient et soupe, pour aller se coucher. Comme on a fini de laver et que, par conséquent, on n'a plus de fumier à mettre au sec, on ne se lève plus qu'au jour. Même besogne, jusque la fin de l'embarquement. Pour charger complètement le navire, on arrime, de la manière que nous l'avons dit, tant qu'un homme peut passer sous les barreaux, ayant soin de tenir toujours le milieu bombé, par conséquent les queues de morues un peu en dedans, de garnir le puits, les épontilles avec de la rame, si surtout le navire est vieux ou trop humide. Quand un homme n'a plus que sa place, allongé sur la morue, il commence à droite et à gauche c'est-à-dire tribord et bâbord, des balles qu'il monte jusqu'à toucher le tillac, et il serre les morues avec une batte en bois pour en mettre davantage. De cette manière, on remplit totalement 1e navire; souvent on retient au tillac par de petits clous, de vieilles voiles, qu'on fait tomber sur 1a morue à mesure qu'on remplit le navire. On condamne bien les écoutilles pour laisser pénétrer le moins d'air possible.

S'il est essentiel de ne point empiler chaud sur la grave, c'est une chose encore plus essentielle à l'embarquement: aussi doit-on y veiller beaucoup.

Pour l'embarquement des morues, encore de la gaieté. Les matelots ne cessent de chanter, on entend de très loin la voix picarde des mousses; ce sont eux qui chantent le plus haut.

A peine la morue est-elle à bord, que chaque équipage de bateau s'embarque et attend que le second qui y reste le dernier donne le signal du départ; alors on joute de nouveau pour être le premier à l'habitation et avertir le coq qu'il faut tremper la soupe.

Il est rare que le capitaine, pendant la grave, soit obligé de forcer au travail : s'il se trouve quelques paresseux, les autres hommes sont les premiers à les stimuler, mais cela arrive rarement. Sans doute à la mer beaucoup sont de mauvais matelots, mais à Terre-Neuve, et surtout pour la grave où il n'y a pas du tout besoin d'être matelot, ils vont généralement bien. Cependant il faut bien être persuadé que celui qui est bon à la mer est aussi très bon à terre.

Quand l'embarquement des morues avance, on fait l'eau et le bois à feu; on les embarque, on prépare le navire pour le départ.

Il arrive souvent et même presque toujours que les équipages ne reviennent pas sur les navires qui les ont conduits à Terre-Neuve. Une partie des navires porte les morues, et l'autre les équipages, pour les conduire au port d'armement.

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  • Le retour

La dernière semaine que l'on passe à Terre-Neuve, s'appelle la semaine que diable veux-tu; parce qu'il arrive, que n'ayant point beaucoup d'ouvrage, quelques hommes, mais surtout ceux qui n'ont point rempli très bien leur mission disent : "ma foi, que diable veux-tu ? Qui a mal fait, a mal fait, aussi je ne me gène plus; si on ne me veut pas l'an prochain, il ne manque pas de place ailleurs." Ils s'éloignent de l'habitation, pour ne pas être pris pour faire le peu d'ouvrage qu'il y a faire. Il faut alors qu'on ait 1'oeil sur ces camarades-là, et, pour les forcer au travail, ou au moins pour les tenir à l'habitation, rien de mieux que de leur couper les vivres. C'est un moyen sûr de faire chacun rester à son poste, d'autant plus qu'il est très dangereux de les laisser courir ainsi, car ils vont dans le bois, où ils allument de grands feux qui risquent d'occasionner un incendie.

Voilà le navire chargé et destiné pour un autre port que celui du départ. Le Capitaine forme son équipage pour ce nouveau voyage et renvoie le surplus de ses hommes sur un autre navire : c'est ce qu'on appelle revenir en ressac.

Pour ces hommes qui reviennent en ressac, on donne pour vivres (pour chaque homme) deux kilogrammes de beurre, deux kilogrammes de lard, vingt-cinq kilogrammes de biscuit, deux kilogrammes de pain frais, une demi barrique de pois pour soixante hommes, une barrique de cidre pour quinze hommes, deux litres de vin et deux litres d'eau-de-vie par homme.

Il est d'usage que le navire qui revient en ressac, n'appareille que lorsque le. navire chargé de morues est sous voiles ou du moins n'appareille qu'en même temps que lui. Une partie des hommes qui font leur retour directement vient mettre aider à mettre sous voiles le navire qui va en voyage, et aussitôt qu'il a appareillé, ces hommes retournent sur leur nouveau navire.

Quand il trouve des passagers, un bâtiment prend un homme par tonneau (ancienne jauge); c'est trop, à mon avis un homme par tonneau (nouvelle jauge) serait bien suffisant. Ces hommes sont entassés les uns sur les autres; voici comment on les arrime. Figurez-vous une plate-forme, faite avec tout les coffres d'un bout du navire à l'autre, laissant entre les planches du pont et les coffres une hauteur d'un mètre tout au plus. Chaque homme couche autant qu'il le peut sur son coffre. On fait trois ou quatre rangs d'hommes suivant la largeur du navire. Ils se joignent tous couchés tête à pieds. Ils ne reçoivent l'air que par deux ou trois petits écoutillons de quarante centimètres carrés et que l' on ferme encore quelquefois, lorsqu'il fait mauvais, pour empêcher l'eau d'entrer dans le navire. Quand on met le nez à ces panneaux, il en sort une odeur qui fait mal. Je ne sais comment ils peuvent tenir. Généralement et même toujours, la vermine y fourmille. Malgré tout cela, quelques-uns de ces hommes ne paraissent sur le pont que le peu d'instants qu'il leur faut pour manger la soupe.

Pour le retour, chaque homme donne de vingt-cinq à trente centimes au coq pour faire la soupe, laquelle se mange ordinairement à sept heures du matin pour que la cuisine soit libre le reste du jour pour l'équipage, ou pour faire à manger à une partie des passagers, si la chaudière n'est pas suffisamment grande pour en faire pour tous ensemble.

On donne à chaque plat de sept hommes, un petit sac dans lequel on leur met du biscuit, à peu près pour la journée. On trouve cela plus commode, et cela l'est en effet. Vers deux ou trois heures après-midi, on leur donne à chacun une chopine de cidre avec cent vingt-cinq grammes de beurre pour sept.

Le matin, au jour, on leur donne une ration d'eau-de-vie, et le dimanche et le jeudi, un quart de vin avec la ration de lard.

Ces hommes n'ont ordinairement qu'une culotte et une chemise sur eux. Ils sont transis quand ils montent sur le pont. Malgré toutes ces misères qui compromettraient la santé de beaucoup de personnes, ils se portent à merveille, prennent même de l'embonpoint. Cela vient sans doute de ce que, quittant une vie active, ils tombent aussitôt dans une oisiveté complète, et que presque toutes les traversées sont courtes. Quand ils débarquent, on 1eur trouve bonne mine, quoique, lorsqu'on nettoie l'entrepont, on ne puisse pas dire que cela ressemble à une écurie, mais à une retraite à porcs : c'est une infection.

Il se trouverait un moyen certain d'éviter une aussi grande malpropreté. Il faudrait d'abord qu'il fût défendu expressément de prendre plus d'un homme par tonneau de nouvelle jauge, de ne prendre de marchandises que ce qu'il en faut pour le lest du navire. Ensuite, on distribuerait ces hommes en trois ou quatre bordées pour faire le quart. Mais, à quoi bon changer ce qui n'a occasionné jusqu'ici aucun malheur ? Ce serait une philanthropie peut-être mal entendue.

Quand on quitte les parages de Terre-Neuve, on voit, lorsque le temps se trouve beau, quelques hommes monter sur le pont : les uns font de petits navires, les autres des balais avec des morceaux de bouleau qu'ils taillent. La plus grande partie fait des bat-draps ou batoués en bouleau bien blanc; c'est ordinairement pour la bonne amie. Mais tous ne savent pas les graver; il faut payer vingt-cinq ou cinquante centimes à un savant pour le faire. On barbouille un des côtés avec de la sanguine, ensuite on grave deux cœurs enflammés entourés de guirlandes, ou des colombes portant un panier où se trouvent aussi deux cœurs percés de la même flèche. Quelquefois c'est le navire lui-même que l'on représente. Les pères de famille font des marques pour marquer le pain au four, ou creusent un morceau de bouleau pour mettre la farine pour enfourner.

A la nuit, quand ils se trouvent réunis sur leurs paillots, l'un chante les litanies de la Sainte Vierge et tous les autres y répondent. Ensuite les crics, les cracs, les contes commencent et se prolongent une grande partie de la nuit. Cela n'arrange pas les hommes de l'équipage qui font le quart. Mais c'est l'usage : il faut en passer par là.

Aperçoit-on la terre du haut des mâts ? Tous ces hommes montent dans les haubans, se croient déjà rendus et s'en réjouissent. Autrefois sitôt qu'on approchait plusieurs jetaient leurs guenilles à la mer, se mettaient en dimanche et prenaient le bâton pour descendre à terre. Mais comme il est arrivé que souvent ils ont compté sans leur hôte, ils ne se pressent plus autant. Une fois rappropriés, ils n'osaient plus descendre par crainte de la vermine et j'en ai vu rester plus d'un jour et une nuit sur le pont, pour s'être trop pressés. Une fois le navire mouillé sur rade et admis à la libre pratique, c'est à qui sera le plus vite à terre. Des embarcations viennent, à bord, et celui qui a vingt centimes en poche se fait porter à terre, sinon il est obligé d' attendre que les embarcations du bord soient prêtes à l'y porter.

Nous allons maintenant suivre le navire porteur de 1a morue et nous allons le faire naviguer pour Marseille et y décharger son poisson.

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  • Baptême au détroit de Gibraltar

Dans la traversée, je ne vois rien de remarquable jusqu'au détroit de Gibraltar; mais là, si on a quelques personnes à bord qui ne l'aient jamais passé, qui n'aient pas non plus passé sous un des tropiques ou sous la ligne, la veille au du passage du détroit, on se prépare au baptême; un des joyeux du bord se fait des moustaches, se déguise le mieux qu'il peut, monte dans la hune avec des pois en poche, et là en grelottant, jette ses pois sur le pont à plusieurs reprises, ce qui annonce l'arrivée du bonhomme Mont-au-Singe. Il demande à parler au capitaine qui toujours se prête volontiers à cette farce. Il lui demande d'où il vient, où il va, s'il y a quelques personnes à bord qui n'aient pas reçu 1es eaux salutaires du baptême et de le déclarer sous peine d'avoir quelques malheurs. Il descend ensuite, grelottant, transi de froid, demander un verre de Vin pour le remettre de ses fatigues et ordonner le baptême pour le lendemain, c'est-à-dire pour le moment où on passera le détroit.

Sitôt qu'on se trouve sous Mont-au-Singe, on prend le bout d'une corde qu'on amarre à un hauban; on passe l'autre bout dans une poulie placée à une certaine élévation. On en approche ceux qui n'ont pas été baptisés, on les y amarre par les pouces; on embarque la corde, ce qui les force à élever les bras; on prend alors un entonnoir qu'on présente dans leur manche, on y verse de l'eau ainsi que sur leur tête, on mollit ensuite la corde. On les fait s'asseoir, l'un après l'autre, sur une planche placée sur une baille pleine d'eau, on les rase avec un rasoir de bois, on enlève tout d'un coup la planche sur laquelle ils sont assis et ils tombent le derrière dans la baille, on leur fait promettre du vin à l'arrivée; ensuite on 1es démarre. Aussitôt commence un arrosement général. Le timonier seul est excepté et le capitaine se sauve en promettant à chacun un verre de vin.

Si c'est la première fois que 1e navire passe le détroit, les matelots menacent de couper la guibre du navire. Un d'eux se met sur l'avant prêt à frapper : mais alors le capitaine dit qu'il donnera double ration et on est content.

Lorsque le pilote de Marseille monte à bord, la première parole que nos hommes lui adressent, c'est : "Eh bien, pilote, combien le vin ?" Quels diables d'hommes; toujours combien le vin, mais jamais combien le pain ! Il est vrai que le pain n'est pas leur affaire, il est fourni par l'armateur, tandis que s'ils veulent du vin plus que leur ration, c'est leur bourse qui paie.

Sitôt le navire amarré et après avoir reçu la libre pratique, on se dispose à décharger la nuit suivante. Dès une heure du matin, on éveille l'équipage, on retire la morue du navire, la mettant dans un chaland qui peut contenir quinze mille kilogrammes pour un équipage de dix-huit à vingt hommes. A six ou sept heures du matin, on conduit le chaland à terre vis-à-vis du magasin où l'on doit débarquer le poisson. Le second seul reste gardien du navire. Le lieutenant vient à terre avec tous les hommes de l'équipage, moins le cuisinier. On déjeune aussitôt. Ensuite on commence l'ouvrage. Deux ou trois hommes font des brassées dans le chaland et les donnent à leurs camarades, une sous chaque bras. Ceux-ci traversent la rue, montent une vingtaine de marches, entrent dans une vaste salle et déposent là leurs morues. Faisant ce petit va-et-vient tout le jour, cela ne laisse pas que de fatiguer beaucoup. Le travail finit quand le chaland est déchargé, c'est-à-dire vers 4 ou 5 heures. On a dîné à midi et on soupe sitôt le chaland de retour à bord. Les hommes de l'équipage pourraient alors se reposer, mais point du tout : il faut aller à terre boire une bouteille; depuis leur départ de France, n'ayant eu que peu de boisson, i1 1eur faut peu de choses pour les déranger.

Les voilà, ivres, ils peuvent à peine retrouver leur navire et sont plus fatigués par leur ribotte que par le travail. Le lendemain ils sont exténués. Les plus sages s'en tiennent à cette première fois, mais bien d'autres ne peuvent plus se dégriser sans que le capitaine ne les fasse loger en prison; car il est à peu près impossible de les tenir à bord malgré eux : ils n'entendent plus raison.

La police a pris depuis quelques années un arrêté très sage; dès qu'il est nuit, Si on trouve un homme ivre, on le met au violon pour vingt-quatre heures et on le renvoie ensuite. Aussi il se noie beaucoup moins de matelots aujourd'hui qu'autrefois.

Après cette première bamboche, ils sont sages comme de jeunes filles. Il faut ménager pour faire la petite provision de savon, de figues, de raisins, de garoufes, de couvertures de laines, etc. Ils payent tout cela à aussi haut prix que chez nous; mais peu importe, cela vient de Marseille.

Sitôt que le capitaine leur a donné de l'argent, se méfiant d'eux-mêmes, ils courent vite faire leur emplette, et ce qui reste d'argent sert pour la provision de tabac.

Le retour n'offrant plus rien de particulier, nous arriverons au quai du Légué, où chacun débarque ce qui lui appartient, prenant bien garde de heurter la boîte qui renferme la bonne Vierge dorée que le jeune homme apporte a sa bonne amie avec un joli bahu fleuri, du Hâvre, pour mettre ses coiffes.

Pierre Romain DESURY - Capitaine au long-cours - 1795-1857

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Dernière mise à jour : 05/07/2005

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